Marine Bercot – Ravi(e)s

« Ce n’est plus mon histoire », insiste Marine Bercot. Ses chansons sont drues, tendues, tendres, féroces, inquiétantes, apaisées. Elles mettent en scène des instants suspendus, des temps indéfinis, des circonstances à la fois précises et vagues. Mais elles échappent, cependant, à l’autobiographie, même si on sent que son « je » est vraiment une première personne du singulier. Derrière les phrases anodines ou strictement matter of fact bouillonnent des tumultes, des passions, des mémoires.

« Quand je chante, je suis animée par de la joie », dit-elle aussi, même si l’on devine sous chacun des douze titres de Ravi(e)s, les grincements et les heurts de l’humaine condition. Son écriture à la fois limpide et oblique débusque des félicités et des souffrances qu’elle énonce d’une voix grave, précise, que l’on aurait imaginée à William Faulkner s’il avait fréquenté le rock francophone, et qui rappelle un peu Rodolphe Burger sans le flegme ou Diabologum sans les anathèmes.

« Je chante parce que j’écris », dit Marine Bercot, et cet album est né de textes écrits entre Berlin et New York, dans l’entre-deux d’une conscience en voyage. Elle a toujours écrit. Cela commence à l’âge de cinq ans. Des poèmes, des lettres, des journaux intimes, des cahiers. Elle écrit en marchant, en avion, en transit, en écoutant des concerts. Elle écrit pour raconter et pour conjurer, pour témoigner et pour inventer.

Et quand on dit qu’elle chante, elle rectifie : « Je chante de moins en moins. Quand on parle, on est plus libre d’appuyer, de dire différemment, plus libre du rythme. » Ravi(e)s est donc un album à la fois rock et slam, spoken word et chanson française, jazz et poésie. Et il ressemble bien à Marine Bercot, qui aime l’idée d’être « une artiste en développement à l’âge où des gens qui n’ont pas encore réussi ont déjà arrêté ».

Mais son essentiel est « la juste place ». Ces chansons-là, qu’elle a chantées en prison pour des femmes et des hommes en longues peines ; ses interventions en milieu scolaire avec l’association Zebrock ; son retour à la forme de l’album avec son complice, le guitariste et compositeur Pierre Durand : tout cela lui fait le regard radieux, au bout d’un chemin sinueux et riche.

Le parcours qui l’a amenée à la musique est à la fois générationnel et idiosyncrasique : Georges Brassens, Marie-Paule Belle, Jane Birkin et Pierre Perret avec maman, Debussy, Chopin et Duke Ellington avec papa, Rockollection comme premier 45 tours, avant France Gall et Michel Berger, la synthèse Back in the USSR-Start Me Up, les premiers concerts à douze ans avec Voulzy ou l’hippodrome d’Auteuil avec Téléphone et les Rolling Stones, puis l’adolescence irradiée par Poèmes rock de CharlÉlie Couture et Pirates de Rickie Lee Jones… Dans sa famille, « on joue peut-être trop de piano » – le piano sérieux et rituel qui dissuade, le piano plein de principes… Elle a besoin « de matière, de consistance » : son âge adulte sera marqué par Ani DiFranco et le Get Behing the Mule Tour de Tom Waits, par le défi d’engager la voix et le corps, à la fois, dans la création.

Mais elle aura pris le temps, avec un parcours tout en détours, en paliers, en contournements. Des années de danse modern jazz puis le piano, découvert enfin à vingt-trois ans. « Un an plus tard, j’ai commencé à travailler ». Elle fréquente alors la féconde fraternité de l’Utopia, café-concert du XIVe arrondissement. Jean-Jacques Milteau, Luc Bertin, Laurent Vernerey, Denis Benarrosh, Manu Galvin, Michel Amsalem lui révèlent le folk rock, Dr John, Randy Newman, Crosby Stills Nash & Young, lui donnent envie de faire de la musique.

Elle crée Marine & Friends, trio de reprises qui chante un soir sur deux à Disneyland, accompagne au piano l’harmoniciste Greg Zlap pendant dix ans et trois albums, enregistre deux premiers albums de chansons (« je n’aime pas le deuxième »). Au bout du compte, cela fait quelques lustres d’une carrière qu’elle pense abandonner « sans remord ni regret ».

Puis une curieuse alchimie agit, l’écriture la ramenant au désir de chanter sur scène. Retrouver la simple évidence des mots en musique pour ce qu’ils sont – une vérité intime offerte en partage dans son universalité, dans la limpidité d’une forme énergique et frémissante. Quelque part dans un possible entre Barbara et Lou Reed, entre le cabaret postmoderne et le hip-hop lettré. Un élan fervent, prodigue et lumineux.

                                                            Bertrand Dicale