Prison de Réau, le 9 décembre, concert pour les hommes : un grand souvenir.

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Posted by lanageuse Category: News

Départ de Pigalle avec Pierre Durand à 10h30, on connaît la route… Arrivée à la prison de Réau à 11h45. Petite pression quand même, mais trop contente d’être là.

Carte d’identité contrôlée, passage des SAS, 5/6 portes de 2 tonnes, transport du matériel jusqu’au fameux gymnase, montage de la sono, installation des 5 rangées de chaises (60 détenus inscrits au concert, plus nombreux que les femmes…) ; et voilà Nicolas Dufournet (mon ingé son favori) qui pointe son air de poker avec 1 bonne heure de retard (y avait un accident sur l’A6… Ah c’est con, c’était plutôt l’A4 qu’il fallait prendre Nico !). Tout va bien. L’équipe de la Croix-Rouge arrive pour « monter le buffet », petite balance vite fait et à 13h30 on est ready. Les détenus vont arriver d’ici 15 minutes, décollage à 14h…

Un petit café « Croix-Rouge » et je vais m’enfermer dans une des douches du vestiaire. Ca tombe bien, il y a un tabouret en plastique blanc sous le pommeau, on se croirait dans un hôpital dis donc… Je m’assieds et je ferme les yeux. Un petit temps de centrage hors du monde, ça ne peut pas me faire de mal. OK. Centrée :)
Je sors du vestiaire et une partie des détenus est déjà là. On attend deux autres groupes. Aujourd’hui, on joue devant les volontaires de l’unité des Hommes (UDH) et de l’unité d’accueil et de transfert (UAT)… J’en vois qui marchent dans le gymnase comme ils marchent dans la cour de promenade : ils sont 3 côte-à-côte et il font des allers-retours au même pas en discutant, ils se retournent pile en même temps, on dirait presque une danse. 1er moment marquant. C’est assez beau à voir…

Les autres groupes arrivent, certains détenus se retrouvent, s’embrassent (les deux unités sont d’ordinaire séparées). Evidemment, ils n’ont pas l’air d’enfants de choeurs. Ils viennent tous me serrer la main, en me demandant si c’est moi la « fameuse artiste »…  Il y en a un qui se présente (Jimmy) et m’avertit qu’on a intérêt à envoyer de la très bonne musique parce qu’il a une très bonne oreille. Voilà, j’aurai été prévenue…

Il y a eu des bruits de couloir cette semaine paraît-il…. Les femmes ont raconté le concert aux gardiennes qui ont répercuté les infos aux hommes, m’explique-t-on. Une dame de la Croix-Rouge vient me dire que les Femmes ont été très heureuses du concert de jeudi dernier. Elles sont rentrées toute guillerettes dans leurs cellules ! Et un détail qui m’a vraiment touchée : il paraît que jeudi, elles ont passé la matinée à se préparer… à s’habiller, à se maquiller, à se faire de belles coiffures… j’étais scotchée. J’avais remarqué que certaines d’entre elles étaient soignées, mais il ne m’était pas venu à l’esprit que c’était spécialement pour l’occasion. Putain, j’ai trouvé ça trop beau.

C’est l’heure du concert pour les détenus hommes : ils s’installent, et des gardiens sont là aussi, ainsi que deux profs de sport, la coordinatrice culturelle de Réau, le responsable départementale de la Croix-Rouge prison-justice. On me prévient que le concert va être filmé… Après, j’irai demander s’il est possible d’avoir les images. Ce serait top. Allez, ça y est : GO !

Je commence par nous présenter, je sens une attention soutenue, je commence déjà à voir des sourires apparaître sur les visages, j’entends que certains demandent ce que c’est comme musique, j’explique en 3 mots, je leur souhaite un bon concert et je leur donne rendez-vous au buffet dans 1 heure :)

A partir de là…. j’ai vécu une expérience de pur bonheur.  Sur la plan artistique, et humain. J’avais rarement éprouvé autant de force, d’énergie et de vérité en étant sur scène (un bout de sol de gymnase !).  Une énergie impressionnante se dégage de ces quarante hommes, dont je sais juste qu’ils sont là pour 10 à 12 ans minimum… Les yeux plantés sur Pierre et moi, une exigence de sincérité, une envie de prendre du bon temps, un besoin d’exceptionnel aussi : voilà ce que j’ai senti face à moi. Et ça m’a plu. Ca m’a portée pendant plus d’une heure de musique et de danse. Comme si je puisais directement à la source de leur force d’hommes, comme si je transformais leur violence potentielle en énergie constructive, comme si ma manière de leur donner quelque chose étaient parfaitement en phase, comme quand a lieu  un échange adéquate, fluide et utile. Ils ont chanté, repris les mélodies qu’ils aimaient, ils ont bien ri aussi en écoutant les textes, certains me regardaient avec une profondeur qui renforçait encore mon choix d’être là, d’autres applaudissaient en cours de morceaux, tout ça était frontal, direct, vivant, et d’une grande bienveillance d’un côté comme de l’autre. Je me suis sentie parfaitement à ma place.

J’ai quand même quelques anecdotes rigolotes : on a un peu foiré un morceau, la boucle de pierre n’était pas terrible, l’accordage de la guitare plus que douteux, bref j’ai arrêté le titre en plein milieu. Je leur ai dit qu’il valait mieux recommencer d’autant plus qu’ils n’était pas pressés… Ca les a fait beaucoup rire.
Aussi, ils nous réclamé à la fin une chanson qu’ils avaient beaucoup aimé « Hey ! Encore « Bernadette » !  Bernadette !! » Alors j’ai fait un deal avec eux, ils chantaient tous les refrains si on rejouait le titre…  Ils ont dit « OK, ouais, on va tous chanter » ! Alors on a refait « Bernadette » et c’était trop bien…  J’ai invité l’un deux à venir raper sur le morceau… Il a pris le micro, c’était cool mais s’il semblait un peu perdu devant ses potes hilares :)

Fin du concert, ils sont venus nous féliciter quasiment tous en nous tendant des mains viriles… On a discuté avec eux pendant 1 heure en mangeant des gâteaux et du chocolat de Noël. C’était vraiment bien aussi, ce moment-là. Nicolas, Pierre et moi avons échangé par petits groupes avec la plupart d’entre eux. Pierre a senti une certaine violence, pas manifestée à son encontre mais latente. Moi pas… ils ont du faire un petit effort :) Plusieurs m’ont dit qu’ils viendraient me voir en concert quand ils seraient dehors. Qu’ils se iraient cliquer sur mon clip d’ici là. Je leur ai répondu : « ah bon ?? mais pourtant on m’a dit que vous n’aviez pas accès à internet ! ». L’un deux a levé les yeux aux ciel en me répondant : »Pfff… On se débrouille ! »  Ah oui ok… bien sûr.  Un autre m’a fait remarqué que j’avais dit beaucoup de gros mots dans mes chansons et que « si j’étais une détenue, j’aurais pris des séries » ! — Des séries ?? — Ben ouais c’est des « Comptes-Rendus d’indiscipline » !  nous on n’a pas le droit de dire des gros mots ici ! », m’apprend–t-il. C’est vrai que j’y ai été un peu fort,  j’ai dit : « cul, la mère et la pute, on s’en fout, je m’en fous, bordel, sexe » et j’en passe. Bon là oui, c’est sûr, je me serais pris des « CRI » (Nico m’a fait remarqué que ça s’écrivait CRI et pas séries »…. quelle abrutie !

J’ai été demandé au cameraman s’il serait possible de récupérer le montage. Il m’a renvoyé vers un responsable, « je peux pas vous dire, je suis juste un détenu…  » Ah ouais !?? Nico, qui avait regardé par-dessus son épaule plusieurs fois, m’a dit qu’il avait fait des images sublimes. A suivre, car bien évidemment, je mettrai ce film sur mon site…

Vers 16h30, les gardiens ont appelé les détenus pour les ramener en cellules.
On a démonté, plié, porté, chargé, et hop direction Pigalle.
Ça restera pour moi un grand souvenir.

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